Les 1 098 crimes des Hospices de Beaune
Il est fort étonnant que Joseph Boistot, pittoresque personnage entre tous, ne soit pas davantage connu du grand public. C’est sinon un héros, du moins un anti-héros… Celui dont les chansonniers se raillaient en composant des textes à succès dans lesquels il est appelé “Bois-tôt – Couche-tard” nait à Pommard en 1832.
Sa vie personnelle, qu’il prend soin d’ancrer au cœur de la bonne société beaunoise, en fréquentant des vignerons bourguignons prestigieux, a tout pour inspirer un beau roman sur les mœurs de province au XIXe siècle.
Le pédagogue
Le jour, Joseph Boistot est un homme qui, a priori, inspire confiance. Il va jusqu’à se donner des airs religieux, et, à l’occasion, il peut même manifester des signes de la plus grande piété. Une onctuosité de ses manières rassure le commun des mortels. Dans l’enseignement cette attitude fait merveille.
Boistot va faire carrière auprès des jeunes têtes blondes, d’abord à Combertault. Mais, contre toute attente, il quitte brusquement la ville pour émigrer à Sallanches, en Haute-Savoie. Est-ce l’appel des cimes ? Le désir de contempler le soleil se couchant sur les neiges du Mont-Blanc ? La réalité est moins poétique.
En fait, notre héros a dû fuir Combertault, confiera le maire de la commune. En secret, le docte magister y poursuivait de ses assiduités une jeune fille de seize ans. Quand le pot aux roses a été découvert, le père de ladite personne menaçait de lui réserver un mauvais sort. Boistot, le corps et l’âme rafraichis par l’air pur des cimes va-t-il entonner les Allobroges d’une voix sonore ? Va-t-il consacrer ses loisirs à cueillir des belles fleurs de montagnes pour réaliser un herbier ? Pour concocter un délicieux apéritif à base de gentianes ? Il n’en aura ni le temps ni le loisir… Voilà que dans la bonne ville de Sallanches, notre “Bois-tôt-Couche-tard” est convié à un mariage.
Lors du banquet de noces, il a pour voisine – le hasard faisant toujours bien les choses – une femme légère. Entre la tomme des Aravis, le vacherin à la crème et la pièce montée, le maitre d’école et sa nouvelle connaissance s’éclipsent pendant un couple d’heure. Cette échappée est fort mal jugée par l’assemblée. Adieu belles cimes enneigées ! Boistot doit quitter Sallanches en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, et le voici de retour dans son terroir d’origine, exerçant à Châteauneuf puis à Bouilland… où il ne tarde pas à rouler Bouillandins et Bouillandines dans la farine.
Cependant, dès 1855, M. Petitot, inspecteur d’académie, émet des doutes sur la moralité de cet enseignant atypique. Il lui reproche notamment une liaison adultère avec une certaine Mme Vielle, épouse d’un de ses collègues, professeur à Seurre. À noter également que, de son côté, Joseph est marié et père de deux enfants.
Le commis de sous-préfecture
Pour autant, il faudra attendre 1863 pour que Jérôme Boistot soit finalement remercié de l’enseignement. Son mépris de la morale publique, à une époque où la morale était une discipline à part entière, enseignée dans tous les établissements de France, sous forme de leçons suivies de lectures et d’exercices, finit par lui être fatale. On peut cependant se poser la question : comment un individu qui mène une existence aussi scandaleuse parvient-il à entrer à la sous-préfecture, même en passant par la petite porte ?
Même pour y occuper un emploi modeste en qualité de commis aux écritures ? La réponse, en réalité est simple : c’est que Boistot l’enjôleur a des relations, toutes sortes de relations. Le scribouillard est un fêtard nocturne, et, quand le crépuscule tombe sur la sous-préfecture, c’est avec des puissants qu’il s’acoquine.
Nuits de Beaune, nuits câlines
Ne nous enflammons pas. Que nul ne lise entre les lignes ce qui n’y est pas écrit. Pas d’amalgame hâtif. Tout ce que les villes de Bourgogne comptaient de notables et de bourgeois à l’époque où Joseph Boistot y menait grand train ne se précipitaient pas dans des salons plus ou moins tendus de pourpre dans lesquels se prélassaient des dames vivant de leurs charmes.
Pour autant, l’histoire nous révèle qu’à l’instar de Boistot, d’austères et respectables citoyens ayant pignon sur rue et réputation dûment établie depuis plusieurs générations se muaient, la nuit venue, en fort joyeux drilles ; Ainsi va la vie ! Sic transit gloria mundi, devait répéter Boistot pour épater ses conquêtes (conquêtes au demeurant plus sensibles à ses sous qu’à son latin). Et c’est ainsi que notre ami, grâce à son réseau beaunois de messieurs influents et bien placés devait poursuivre lentement mais surement son ascension sociale.
Mais comment cette incroyable ascension allait-elle conduire un obscur pédagogue à un poste lui permettant d’exercer certaines responsabilités aux hospices de Beaune ? Comment allait-il finir par se trouver en situation de passer aux assises en étant inculpé de 1 098 crimes ?
































































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